Ces matériaux qui réparent le corps ...
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Publié le 15/02/2011
Résumé

Les êtres dotés de corps étrangers sont déjà là, ce n’est plus de la science- fiction. Et nous sommes tous concernés. En nombre croissant, implants et prothèses permettent aujourd’hui de remplacer partiellement, voire totalement, certains organes déficients. Rien qu’en France 120 000 prothèses de hanche posées chaque année améliorent la locomotion de personnes souffrant de douleurs au bassin.

 

Article rédigé par Xavier Müller (Journal du CNRS) à partir des travaux de Bruno Bujoli (Unité Chimie et Interdisciplinarité : synthèse, analyse, modélisation, Université de Nantes), Thierry Chartier (Laboratoire Science des procédés céramiques et de traitements de surface, Université de Limoges/ENSCI), Didier Letourneur (Laboratoire de bio-ingénierie de polymères cardio-vasculaires, Université Paris-Diderot/Paris-Nord-XIII) et Véronique Migonney (Laboratoire de chimie, structures et propriétés de biomatériaux et d’agents thérapeutiques, Université Paris XIII), édité par Nicolas Lévy, responsable éditorial du site CultureSciences-Chimie.

 


1. Introduction

Les êtres dotés de corps étrangers sont déjà là, ce n’est plus de la science- fiction. Et nous sommes tous concernés. En nombre croissant, implants et prothèses permettent aujourd’hui de remplacer partiellement, voire totalement, certains organes déficients. Rien qu’en France 120 000 prothèses de hanche posées chaque année améliorent la locomotion de personnes souffrant de douleurs au bassin. En Europe, ce sont 1,5 million de greffes osseuses qui sont réalisées par an. Des chiffres impressionnants et un passage obligé : la chimie. « Cette discipline est indis pensable pour fabriquer la matière de la prothèse, pour élaborer ses propriétés de biocompatibilité – la tolérance de l’implant par l’organisme hôte – et de durabilité », rappelle Didier Letourneur, qui dirige le Laboratoire de bio-ingénierie de polymères cardio-vasculaires [1], à Villetaneuse. L’os est un bon exemple des progrès récents en matière de greffons artificiels. Pendant longtemps, on a rabiboché les os cassés à l’aide d’implants en métal ou bien taillés dans une autre partie osseuse du patient, souvent les côtes. Désormais, 20 % des greffes osseuses utilisent des matériaux artificiels issus tout droit de la chimie : des céramiques en phosphate de calcium, à la composition e t, surtout, à la s tructure poreuse proche de l’os.

 

2. Des prothèses sur mesure

Directeur du laboratoire Science des procédés céramiques et de traitements de surface [2] de Limoges et spécialiste des procédés de mise en forme des céramiques, Thierry Chartier a ainsi développé un procédé innovant de fabrication en trois dimensions, qui vient d’être employé par une société pour produire des prothèses osseuses sur mesure. La technique consiste à produire la prothèse dans un mélange de résine et de poudre de céramique. Un faisceau laser y dessine ensuite, couche après couche, la forme de la prothèse repérée au préalable par scanner sur le patient. Puis la résine est brûlée et disparaît du matériau, conférant à celui-ci son caractère poreux.

 

Figure 1. Fabriqué en céramique hydroxyapatite, cet implant crânien sur mesure sert à remplacer des défauts osseux importants.

Fabriqué en céramique hydroxyapatite, cet implant crânien sur mesure sert à remplacer des défauts osseux importants.
© 3DCeraM/CHu-LIMogeS

La technique a été développée par la société 3DCeram, en collaboration avec le CHU de Limoges. Une étude clinique menée au CHU vient de montrer que des implants crâniens de plus de 10 centimètres pouvaient être réalisés grâce à ce procédé.

 

Figure 2. Structure cristalline de l’hydroxyapatite phosphocalcique, de l’os synthétique.

Structure cristalline de l’hydroxyapatite phosphocalcique, de l’os synthétique.
 

Dans certaines situations, remplacer l’os cassé ne suffit pas. C’est le cas de l’ostéoporose, une fragilité des os dont souffrent beaucoup de femmes après 50 ans. La blessure la plus courante est une fracture du col du fémur. Soigner ce type de fracture à l’aide d’une prothèse ou d’un clou est un pis-aller, car l’ostéoporose touche le coeur des os et, tôt ou tard, l’os cassera ailleurs.

 

3. Des implants osseux bioactifs

Bruno Bujoli, qui dirige l’unité Chimie et interdisciplinarité : synthèse, analyse, modélisation [3], à Nantes, avec l’appui de ses partenaires – l’Inserm et la société Graftys –, a trouvé la parade. L’astuce consiste en des implants médicaments capables de libérer lentement un principe actif. Concrètement, l’idée du chercheur prend la forme d’une pâte blanchâtre.

 

Figure 3. Une fois injectée, cette pâte blanchâtre se solidifie pour former de l’os artificiel.

Une fois injectée, cette pâte blanchâtre se solidifie pour former de l’os artificiel.
© B. Bujoli/CNRS

Celle-ci contient du phosphate de calcium qui va se solidifier et former de l’os artificiel, mais aussi un bisphosphonate, une molécule utilisée dans le traitement de l’ostéoporose. Après injection par chirurgie mini-invasive dans la fracture, la pâte se solidifie, puis, des mois durant, largue son médicament. « Nous sommes au début des tests cliniques avec le CHR Sainte-Marguerite de Marseille », confie Bruno Bujoli.

 

Figure 4. On distingue, au microscope, ce type de médicament implanté sur un os de brebis.

On distingue, au microscope, ce type de médicament implanté sur un os de brebis.
© J.-M. Bouler/INSERM

 

L’équipe a déposé deux brevets pour la concoction de la pâte et a récemment été auréolée pour sa découverte du prix de la meilleure thèse 2010 en physique-chimie de la fondation EADS.

 

4. Moins de risques de rejet

Implants osseux, prothèses articulaires, implants auditifs… Toutes les prothèses rencontrent le même problème une fois dans le corps : la biocompatibilité. Celuici détecte facilement tout ce qui n’est pas de nature biologique et déclenche ses défenses, ce qui peut aboutir au rejet de la prothèse. Dans les années 1980, une mauvaise prise en compte de ce paramètre avait entraîné une fréquentation assidue des blocs opératoires par les sportifs dont le ligament croisé du genou avait rompu : le ligament synthétique en polymère qu’on avait utilisé en remplacement leur avait causé des inflammations qui ont nécessité de nouvelles opérations.

 

Figure 5. Ligaments artificiels, dits bioactifs, vus au microscope.

Ligaments artificiels, dits bioactifs, vus au microscope.
© N. Isaac LISMMA et j. Zhou, CSPBAT, FRE CNRS 3043

 

S’il existe aujourd’hui des normes strictes en matière de biocompatibilité que doivent respecter les implants, elles ne sont pas suffisantes selon Véronique Migonney, qui dirige le Laboratoire de chimie, structures et propriétés de biomatériaux et d’agents thérapeutiques [4] , réparti sur deux sites, à Villetaneuse et à Bobigny. Pour améliorer l’acceptation par le corps des ligaments artificiels produits par la société Lars, Véronique Migonney a une solution : elle les habille d’un « camouflage biologique ». En clair, explique-t-elle, « nous greffons sur le ligament des polymères bioactifs, c’est-à-dire qui possèdent des motifs chimiques que l’on retrouve dans l’environnement des cellules ». Décoré de ces motifs, le ligament artificiel ne suscite plus l’ire du corps. Testé avec succès chez 56 brebis, il est en cours de certification chez l’homme.

 

 

5. Des vaisseaux sanguins artificiels

Si la biocompatibilité chimique est un critère important d’acceptation de la prothèse par le corps, attention également au comportement mécanique du greffon artificiel qui peut mener à son rejet. Par exemple, la rigidité est un paramètre clé pour les vaisseaux sanguins artificiels. Ceux-ci sont implantés chez des patients, diabétiques notamment, dont l’irrigation sanguine des membres est si gravement perturbée qu’elle peut mener à l’amputation. Le problème est qu’après l’implantation l’organisme perçoit rapidement la rigidité anormale de ces vaisseaux synthétiques et obstrue par coagulation les implants les plus étroits. Pour y remédier, Didier Letourneur a développé les premiers petits vaisseaux synthétiques qui passent le cap de l’implantation.

 

Figure 6. Ces petits vaisseaux synthétiques en forme de tube de 2 millimètres de diamètre se comportent comme des vaisseaux naturels, ce qui facilite leur implantation.

Ces petits vaisseaux synthétiques en forme de tube de 2 millimètres de diamètre se comportent comme des vaisseaux naturels, ce qui facilite leur implantation.
© J. Ino/Université Paris-Nord-XIII, C. Le Visage/INSERM & D. Letourneur/CNRS

 

« Nous utilisons des polymères naturels issus de cultures de bactéries et de champignons que nous mettons en forme par chimie de réticulation [l’art de souder les polymères entre eux pour leur conférer leurs propriétés voulues] », dévoile Didier Letourneur. Le résultat a l’aspect d’un banal tube, mais qui se comporte mécaniquement comme un vaisseau naturel, en particulier lors des soubresauts dus aux contractions cardiaques. Autre avantage, les polymères sont naturellement dégradables : lors d’expériences faites chez le rat, un nouveau vaisseau a remplacé l’implant en quelques mois. Des expériences supplémentaires vont à présent devoir être conduites chez l’homme pour s’assurer sur le long terme du succès complet de la méthode.

 

 

5. Ressources en ligne

 

Cet article provient du numéro du Journal du CNRS sur La Chimie prend soin de nous, Janvier-Février 2011, n° 252-253.

 

 


[1] Unité Inserm/Université Paris-Diderot/Université Paris-Nord-XIII.

[2] unité CNrS/université de Limoges/ENSCI.

[3] unité CNRS/université de Nantes.

[4] unité CNrS/université Paris-Nord-XIII.

 

 
 
 
 
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